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Tuesday, August 21, 2012

L’incertitude qui vient des rêves

Un soir de juillet 1952, je rencontrai, à l’improviste, à Strasbourg, Denis de Rougemont dans la salle à manger d’un hôtel de la place Kléber, où, isolé à une table, j’étais l’un des rares clients. Cette rencontre n’était pas extraordinaire, car nous devions participer la semaine suivante à une même réunion dans une petite ville des environs. Il me raconta qu’il venait de voir à Paris notre ami Nicolas Nabokov, revenu de Londres le jour même en avion et à qui il était arrivé l’aventure suivante. Nabokov s’était trouvé assis, dans l’appareil, à côté d’un Chinois inconnu, qui n’avait pas tardé à s’endormir. Se réveillant soudain, le Chinois avait demandé en anglais à Nabokov : « Vendez-vous de la quincaillerie ? » Puis, sur la réponse négative de celui-ci, il s’était rendormi et ne lui avait plus adressé la parole, même à l’arrivée. Rougemont essayait de trouver une explication plausible à la conduite du Chinois. Fatigué de la chercher en vain, il conclut que des histoires pareilles arrivaient constamment à Nabokov et d’ailleurs n’arrivaient qu’à lui. Une des hypothèses mises en avant était que le Chinois, mal réveillé, s’adressant si bizarrement à son voisin, n’avait fait que continuer un rêve. Le soir, dans ma chambre, je repensais à l’épisode et il me vint à l’esprit que ce n’était peut-être pas le Chinois qui avait dormi et rêvé, mais bel et bien Nabokov lui-même. Cette nouvelle version me parut beaucoup plus vraisemblable que la première. Nabokov s’était assoupi un instant, pendant lequel il avait rêvé que le Chinois lui avait demandé s’il vendait de la quincaillerie. Réveillé, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait dormi, encore moins qu’il avait rêvé, de sorte que le souvenir de son rêve lui apparaissait comme le souvenir d’un épisode réellement vécu. Satisfait de cette explication, je n’y pensai plus et négligeai le lendemain de la proposer à Rougemont. Quelques semaines plus tard, au cours d’une discussion, j’eus l’occasion de citer à titre d’exemple cette histoire et la solution que j’avais imaginée. Je me rendis compte alors que j’étais resté en chemin, car je pouvais également supposer que Nabokov n’avait rien raconté du tout à Rougemont et que celui-ci, dans le train qui l’amenait à Strasbourg, s’était endormi et avait rêvé que Nabokov lui avait fait semblable récit. Je compris qu’à mon tour, je n’avais pas de preuve que Rougemont m’eût réellement raconté quoi que ce fût au sujet de Nabokov et que je pouvais moi-même être victime de la même confusion que je venais de lui attribuer. Certainement, je ne pouvais pas être sûr que le soir, à Strasbourg, après l’avoir quitté pour aller dormir, je n’avais pas rêvé qu’il m’avait conté, en s’en étonnant, l’étrange aventure prétendument arrivée à Nabokov. J’entrevis aussi que, si jamais j’écrivais jamais cette argumentation, chacun des lecteurs sous les yeux de qui elle serait tombée, pourrait quelque jour se demander s’il avait réellement lu ces pages ou s’il n’avait pas plutôt rêvé qu’il avait eu inexplicablement dans les mains une revue contenant, sous la signature d’un certain Roger Caillois, cette dialectique rigoureuse et démente, comme sont précisément celles des rêves. S’il arrivait alors à de tels lecteurs de confier son incertitude à quelque ami, il faudrait songer à imaginer celui-ci doutant à son tour n’avoir pas rêvé la conversation au cours de laquelle il lui fut donné d’entendre un récit à ce point extravagant. Et ainsi de suite. Le report est sans fin. Sans doute pareille cascade d’hypothèses est bien théorique. A chaque récurrence, des vérifications sont possibles. Rien n’empêche le confident du lecteur supposé de demander à celui-ci si l’entretien a vraiment eu lieu. Le lecteur lui-même pourra retrouver le numéro de la revue. Il ne tient qu’à moi d’interroger Rougemont, qui peut interroger Nabokov. Il n’est même pas hors de la portée de ce dernier, s’il s’en donne la peine, de retrouver le Chinois qui, à telle date, a voyagé dans tel avion de telle compagnie. Mais des vérifications de cette espèce ne sont pas toujours faciles. Elles ne sont pas non plus toujours probantes. Nabokov peut avoir oublié l’incident : devrais-je en conclure que c’est Rougemont qui a rêvé ? Quant au Chinois, j’imagine un instant que Nabokov le retrouve et qu’il l’interroge : comment admettre raisonnablement qu’il se souviendra d’avoir posé, il y a des années, une question incongrue à un voisin d’avion dans un état de demi-sommeil ? Décidément, il faut consentir que la mémoire n’est pas immanquablement en mesure de distinguer avec certitude le souvenir du rêve et le souvenir de la réalité. Ce sont ses défaillances et aussi ses apports, c’est la mise au jour continuelle et imperceptible qu’elle ne cesse d’imposer aux souvenirs, ce sont, dans ces cas graves, ses maladies qui rendent parfois malaisé de se prononcer sans arrière-pensée sur la valeur des matériaux qu’elle extrait d’une immense nuit et dont la familiarité peut n’être qu’un mirage. Il arrive que l’hésitation, en ce domaine, atteigne au désarroi et qu’elle fasse chanceler les certitudes les mieux acquises.

Roger Caillois

Wednesday, November 30, 2011

Tête-à-l’envers

Vers l’année 1100, le gouverneur de la province de Wou-Wei était Mi Fou, appelé aussi Mi Nan-Kong, grand amateur de peinture et de calligraphie, critique d’art, peintre et calligraphe lui-même.

Comme beaucoup de lettrés de son temps, il aimait et admirait les pierres étranges. Un jour, il se revêtit de sa robe de cérémonie pour saluer une roche dressée dans sa résidence. Il s’inclina devant elle et l’appela « Frère aîné ». L’extravagance pouvait passer pour sacrilège. On la commenta beaucoup et elle parvint aux oreilles d’un censeur impérial, qui fit rapport sur elle. Les Annales des Song conservent l’anecdote. Selon d’autres textes, l’administrateur excentrique fut destitué.

Ma pusillanimité m’aurait sans doute empêché de me livrer à cette manifestation quelque peu provocatrice, mais je ressens pour les pierres la même révérence que le lointain Chinois.

Mi Fou ne s’en tint pas là. Il représenta la scène dans un tableau, perpétuant par bravade son geste inconsidéré. Trois siècles plus tard, le peintre Ni Tsan commenta cette peinture en remarquant : « On voit qu’il n’obtint pas sans raison son surnom de Tête-à-l’envers. »

Mi Fou était agité et agressif, intolérant et téméraire, dédaigneux des chemins tracés, porté à l’énigme, à la contradiction, au défi. Il lui arrivait de s’accoutrer de telle sorte que les badauds s’attroupaient dans la rue autour de lui et le huaient. Parfois prudent par nécessité, il ne savait pas en général résister à ses impulsions.

Le Mi Nan-Kong T’an-che raconte comment, en une autre occasion, son goût des pierres rares le conduisit à cesser peu à peu de s’acquitter des devoirs de sa charge. Il était alors gouverneur de Lien-chouei, non loin de Ling-pi, endroit célèbre par les pierres qu’on y trouvait et qui, convenablement taillées et polies, avaient des vertus musicales. Mi Fou les collectionnait, les contemplait, les caressait tout le jour, leur donnait les noms qui convenaient à leur beauté et délaissait complètement l’administration de la province. Le censeur Yang Ts’eu-Kong s’en émut et vint l’admonester officiellement. L’entretien est rapporté en ces termes : « Le Prince vous a confié la charge d’une commanderie de mille li. Se peut-il que vous jouiez tout le jour avec des pierres, sans examiner le moins du monde les affaires de la commanderie ? » Mi se plaça juste devant l’enquêteur et prit une pierre dans sa manche gauche. Cette pierre était percée à jour de profondes crevasses; cimes et cavernes s’y trouvaient au complet; la couleur était d’une extrême beauté. Mi la fit tourner en tous sens pour la montrer à Yang et dit : « Une pierre comme celle-ci, peut-on ne pas l’aimer ? » Yang n’eut pas un regard pour l’objet. Alors Mi fit rentrer la pierre dans sa manche et en sortit une autre. Celle-là présentait des alignements étagés de cimes escarpées, des plus extraordinaires. De nouveau, Mi la fît rentrer dans sa manche et, en dernier lieu, sortit une pierre toute céleste par son dessin, toute divine par sa ciselure. Il regarda Yang et dit : « Une pierre comme celle-ci, peut-on ne pas l’aimer ? » Yang dit tout à coup : « Vous n’êtes pas seul, monsieur, à l’aimer ; moi aussi, je l’aime ! » Puis il arracha la pierre des mains de Mi Fou, monta en voiture et s’en alla. Ainsi dépouillé de la plus belle pièce de sa collection, Mi, tout déconcerté, chercha vainement pendant plusieurs mois à se faire rendre son bien. Il écrivit à maintes reprises pour demander qu’on le lui renvoyât, mais jamais il ne le récupéra.

Je n’ai pas ni n’aurai jamais charge de province. Á rêver sur les pierres de la même façon que Mi Fou, je perds un temps moins précieux, mais tout aussi irréversible. Je comprends ses arguments, auxquels il imagina sans doute qu’il était difficile de résister. Je pense à la sévérité, à l’indifférence peut-être feintes du censeur Yang. Je me persuade qu’à la fin il ne voulut pas donner une leçon au gouverneur négligent en lui dérobant la pierre qu’il aimait le plus, mais qu’il fut gagné de la même passion et qu’il succomba à la tentation de s’emparer de la merveille. Je partage le désespoir de Mi Fou. Je sens qu’il a subi une perte irréparable et je devine qu’il n’aura pu s’en consoler. Par-delà les siècles et les méridiens, malgré les oppositions de caractères et de destins, j’éprouve pour lui une complicité singulière que je n’ai avec personne d’autre.

Comme lui, je recherche les pierres d’exception. Je ne leur donne pas de beaux noms, mais il m’arrive de tenter de les décrire. Je préfère leurs dessins aux peintures des peintres, leurs formes aux sculptures des sculpteurs, tant elles me paraissent les œuvres d’un artiste moins méritant, mais plus infaillible qu’eux. Dans leurs symétries et leurs courbes capricieuses, mes rêveries découvrent les archétypes cohérents, d’où dérivent non pas la beauté - que chacun apprécie selon la situation où l’histoire l’a placé - mais les normes permanentes et l’idée même de beauté, je veux dire, l’inexplicable et inutile ajout à la complication du monde, qui fait partager en outre les choses entre belles et laides.

Roger Caillois, Pierres