Tuesday, September 20, 2011

Vous ne savez pas ce que c’est qu’un poète ?

C’était il y a deux semaines. Mais depuis, plus un jour ne se passe sans une pareille rencontre. Non seulement au crépuscule, mais en plein midi, dans les rues les plus populeuses, il arrive que subitement un petit homme ou une vieille femme est là, me fait signe, me montre quelque chose et disparaît de nouveau. Comme si le plus nécessaire était accompli. Il est possible qu’un beau jour ils s’avisent de venir jusque dans ma chambre. Ils savent fort bien où j’habite et prendront leurs dispositions pour ne pas être arrêtés par la concierge. Mais ici, mes chers, ici je suis à l’abri de vous. Il faut avoir une carte spéciale pour pouvoir entrer dans cette salle. Cette carte, j’ai sur vous l’avantage de la posséder. Je traverse les rues avec un peu de crainte, comme bien l’on pense, mais enfin, je suis devant une porte vitrée, je l’ouvre comme si j’étais chez moi, je montre ma carte à la porte suivante, rapidement, comme vous me montrez vos objets, mais avec cette différence que l’on me comprend, que l’on sait ce que je veux dire, et puis je suis parmi ces livres, je suis retiré de vous comme si j’étais mort, et je suis assis et je lis un poète.

Vous ne savez pas ce que c’est qu’un poète ? Verlaine… Rien ? Pas de souvenir ? Non. Vous ne l’avez pas distingué de ceux que vous connaissiez. Vous ne faites pas de différence, je sais. Mais c’est un autre poète que je lis, un qui n’habite pas Paris, un tout autre. Un qui a une maison calme dans la montagne. Qui sonne comme une cloche dans l’air pur. Un poète heureux qui parle de sa fenêtre et des portes vitrées de sa bibliothèque, lesquelles reflètent, pensives, une profondeur aimée et solitaire. C’est justement ce poète que j’aurais voulu devenir ; car il sait tant de choses sur les jeunes filles, et moi aussi j’aurais su tant de choses sur elles. Il connaît des jeunes filles qui ont vécu voici cent ans ; peu importe qu’elles soient mortes, car il sait tout. Et c’est l’essentiel. Il prononce leurs noms, ces noms légers, gracieusement étirés, avec des lettres majuscules enrubannées à l’ancienne mode, et les noms de leurs amies plus âgées où sonne déjà un peu de destin, un peu de déception et de mort. Peut-être trouverait-on dans un cahier de son secrétaire en acajou leurs lettres pâlies et les feuillets déliés de leurs journaux où sont inscrits des anniversaires, des promenades d’été, des anniversaires… Ou bien, il est possible qu’il existe au fond de la chambre à coucher, dans la commode ventrue, un tiroir où sont conservés leurs vêtements de printemps ; robes blanches qu’on mettait pour la première fois à Pâques, vêtements de tulle qui étaient plutôt des vêtements pour l’été que cependant l’on n’attendait pas encore. Ô sort bienheureux de qui est assis dans la chambre silencieuse d’une maison familiale, entouré d’objets calmes et sédentaires, à écouter les mésanges s’essayer dans le jardin d’un vert lumineux, et au loin l’horloge du village. Être assis et regarder une chaude traînée de soleil d’après-midi, et savoir beaucoup de choses sur les anciennes jeunes filles, et être un poète. Et dire que j’aurais pu devenir un tel poète, si j’avais pu habiter quelque part, quelque part en ce monde, dans une de ces maisons de campagne fermées où personne ne va plus. J’aurais eu besoin d’une seule chambre (la chambre claire sous le pignon). J’y aurais vécu avec mes anciennes choses, des portraits de famille, des livres. Et j’aurais eu un fauteuil, et des fleurs et des chiens, et une canne solide pour les chemins pierreux. Et rien de plus. Rien qu’un livre, relié dans un cuir jaunâtre, couleur d’ivoire, avec un ancien papier fleuri pour feuille de garde. J’y aurais écrit. J’aurais beaucoup écrit, car j’aurais eu beaucoup de pensées et des souvenirs de beaucoup de gens.

Mais la vie en a disposé autrement, Dieu sait pourquoi. Mes vieux meubles pourrissent dans une grange où l’on m’a permis de les placer, et moi-même, oui, mon Dieu, je n’ai pas de toit qui m’abrite, et il pleut dans mes yeux.

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910

Saturday, July 30, 2011

L’Océania était en guerre contre l’Estasia !

Winston prenait part à une manifestation dans l’un des squares du centre de Londres quand la nouvelle fut connue. C’était la nuit. Les visages et les bannières rouges étaient éclairés d’un flot de lumière blafarde. Le square était bondé de plusieurs milliers de personnes dont un groupe d’environ un millier d’écoliers revêtus de l’uniforme des Espions. Sur une plate-forme drapée de rouge, un orateur du Parti intérieur, un petit homme maigre aux longs bras disproportionnés, au crâne large et chauve sur lequel étaient disséminées quelques rares mèches raides, haranguait la foule. C’était une petite silhouette de baudruche hygiénique, contorsionnée par la haine. Une de ses mains s’agrippait au tube du microphone tandis que l’autre, énorme et menaçante au bout d’un bras osseux, déchirait l’air au-dessus de sa tête.
Sa voix, rendue métallique par les haut-parleurs, faisait retentir les mots d’une interminable liste d’atrocités, de massacres, de déportations, de pillages, de viols, de tortures de prisonniers, de bombardements de civils, de propagande mensongère, d’agressions injustes, de traités violés. Il était presque impossible de l’écouter sans être d’abord convaincu, puis affolé. La fureur de la foule croissait à chaque instant et la voix de l’orateur était noyée dans un hurlement de bête sauvage qui jaillissait involontairement des milliers de gosiers. Les glapissements les plus sauvages venaient des écoliers.
L’orateur parlait depuis peut-être vingt minutes quand un messager monta en toute hâte sur la plate-forme et lui glissa dans la main un bout de papier. Il le déplia et le lut sans interrompre son discours. Rien ne changea de sa voix ou de ses gestes ou du contenu de ce qu’il disait mais les noms, soudain, furent différents. Sans que rien fût dit, une vague de compréhension parcourut la foule. L’Océania était en guerre contre l’Estasia ! Il y eut, le moment d’après, une terrible commotion. Les bannières et les affiches qui décoraient le square tombaient toutes à faux. Presque la moitié d’entre elles montraient des visages de l’ennemi actuel. C’était du sabotage ! Les agents de Goldstein étaient passés par là. Il y eut un interlude tumultueux au cours duquel les affiches furent arrachées des murs, les bannières réduites en lambeaux et piétinées. Les Espions accomplirent des prodiges d’activité en grimpant jusqu’au faîte des toits pour couper les banderoles qui flottaient sur les cheminées. Mais en deux ou trois minutes, tout était terminé.
L’orateur, qui étreignait encore le tube du microphone, les épaules courbées en avant, la main libre déchirant l’air, avait sans interruption continué son discours. Une minute après, les sauvages hurlements de rage éclataient de nouveau dans la foule. La Haine continuait exactement comme auparavant, sauf que la cible avait été changée.
Ce qui impressionna Winston quand il y repensa, c’est que l’orateur avait passé d’une ligne politique à une autre exactement au milieu d’une phrase, non seulement sans arrêter, mais sans même changer de syntaxe.

George Orwell, 1984

Saturday, July 16, 2011

Que venez-vous donc fiche ici ?

Durant des mois je lus et je relus les trente-trois livres alignés sur ma table. Je soulignais des mots, des phrases, sur le papier jauni. Je pris des notes dans des carnets, sur des bouts de papier. Je me rendis dans des bibliothèques où les employés lançaient aux lecteurs des regards qui signifiaient : "Que venez-vous donc fiche ici ?"
Comme beaucoup d'hommes brisées qui, à une certaine époque, se sont lancés avec ardeur dans le tourbillon qu'on appelle la vie, et qui n'y trouvent pas ce qu'ils ont espéré y découvrir, je comparais entre elles certaines images, certaines expressions rencontrées dans mes lectures ; je distinguais les chuchotements discrets qu'échangeaient les textes dont j'arrivais à déchiffrer les secrets, je les classais ; je construisais de nouvelles connexions et, fier de de la complexité de ce réseau que je construisais avec la patience de l'homme qui entreprend de creuser un puits avec une aiguille, je m'efforçais de tirer vengeance de tout ce que j'avais manqué dans ma vie.

Orhan Pamuk, La vie nouvelle

Tuesday, July 5, 2011

Le combat de la vie

Après-midi, chez Claus Valentiner, quai Voltaire. J’y ai également rencontré Nebel, l’ « outcast of the islands » qui, demain, comme au temps des Césars romains, part pour l’une des îles. Puis, chez Wiemer, qui fait ses adieux. Là, Madeleine Boudot, la secrétaire de Gallimard, m’a remis les placards de la traduction des Falaises de marbre par Henri Thomas.
Au Raphaël, j’ai été tiré du sommeil par un nouvel accès de tristesse. Cela vient comme la pluie ou la neige. J’ai eu la nette conscience de l’énorme distance qui nous sépare les uns des autres, et que l’on peut précisément mesurer dans nos rapports avec les personnes qui nous sont les plus proches et les plus chères. Nous sommes, comme les étoiles, séparés par des espaces infinis. Mais il n’en sera pas de même après la mort. Ce que la mort a de beau, c’est qu’avec la lumière corporelle, elle abolit aussi ces distances. Nous serons au ciel.
Pensée, qui, alors, me fait du bien: peut-être Perpetua pense-t-elle précisément à toi.
Le combat de la vie, le fardeau de l’individualité. A l’opposé, l’indivis et ses tourbillons toujours plus profonds. Aux instants de l’étreinte, nous y plongeons, nous nous abîmons dans des zones où gîtent les racines de l’arbre de vie. Il y a aussi la volupté légère, fugitive, pareille au combustible qui flambe, et tout aussi volatile. Au-delà, au-dessus de tout, le mariage. « Vous serez une seule chair. » Son sacrement ; le fardeau est désormais partagé. Enfin, la mort ; elle abat les murailles de l’isolement individuel. Elle sera l’instant de la gratification suprême. Matthieu XXII, 30. C’est par-delà la mort, et là seulement, où le temps n’est plus, que nos véritables liens ont formé le noeud mystique. Il nous sera donné de voir, quand la lumière s’éteindra.

Ernst Jünger, Paris, le dimanche 22 février 1942

Le cavalier au seau à charbon

Plus de charbon ; le seau vide ; la pelle sert à rien ; le poêle souffle froid ; la chambre bulle de gel ; à la fenêtre des arbres raides de givre ; le ciel bouclier d'argent face à celui qui en attend de l'aide. Il me faut du charbon ; je ne peux tout de même pas geler ; derrière moi le poêle sans pitié, tout comme le ciel devant moi, je dois donc chevaucher juste entre les deux et aller chercher de l'aide chez le charbonnier. Mais il est déjà endurci contre mes demandes répétées ; il faut que je puisse lui prouver que je n'ai plus une seule petite poussière de charbon, et que pour cette raison il est, pour moi, tout simplement l'égal du soleil dans le firmament. Je dois aller vers lui comme le mendiant en train de mourir de faim menaçant de crever sur le pas de la porte, et auquel la cuisinière voyant ça se décide d'offrir le marc de la dernière tasse de café ; de la même manière, le vendeur en colère mais agissant sous le rayon du Commandement « Tu ne tueras point ! » doit me jeter une pleine pelletée dans le seau.
Mon arrivée déjà doit être décisive ; c'est pourquoi je monte sur le seau à charbon. Cavalier au seau à charbon, la main levée tenant l'anse, bride la plus simple qui soit, je pivote difficilement dans la descente de l'escalier ; mais en bas, mon seau à charbon s'élève, superbe, superbe ; les chameaux, couchés au niveau du sol, se secouant sous le bâton de leur maître, ne sont pas plus beaux lorsqu'ils se dressent. Trot régulier à travers la rue gelée ; je suis plusieurs fois soulevé au niveau du premier étage ; je ne tombe jamais jusqu'à celui des portes d'entrée. Et je flotte exceptionnellement haut lorsque j'arrive devant la cave voûtée du vendeur, cave au fond de laquelle il est blotti, en train d'écrire assis à sa table ; pour laisser sortir la chaleur extrême, il a ouvert la porte.
— Charbonnier !
Ma voix s'élève rendue caverneuse par la brûlure du froid, tandis que je suis enveloppé par la buée que produit mon haleine.
— Je t'en prie, charbonnier, donne-moi un peu de charbon. Mon seau est déjà tellement vide que je peux m'en servir de monture. Sois bon. Je te paierai quand je pourrai.
Le charbonnier met sa main en cornet derrière l'oreille.
— Est-ce que j'entends bien ? demande-t-il par-dessus de l'épaule de sa femme en train de tricoter sur la banquette du poêle, est-ce que j'entends bien ? Il s'agit d'un client.
— Je n'entends rien du tout, dit la femme, respirant tranquillement au-dessus de ses aiguilles à tricoter, le dos agréablement chauffé par le poêle.
— Oh oui, c'est bien ça, dis-je, un vieux client, toujours fidèle, juste dépourvu de ressources en ce moment.
— Femme, dit le charbonnier, il y a quelqu'un. Je ne peux pas me tromper à ce point. Il doit s'agir d'un vieux, d'un très vieux client, car il sait me parler droit au cœur.
— Qu'est ce qui t'arrive ? dit la femme en pressant son tricot un instant sur sa poitrine, il n'y a personne. La rue est vide. Tous nos clients sont livrés. Nous pourrions fermer la boutique pendant plusieurs jours et nous reposer.
Alors, des larmes cruelles causées par le froid me voilant les yeux, je m'écrie :
— Mais je suis assis ici sur mon seau, levez donc les yeux je vous prie ! Vous me verrez tout de suite. J'aimerais que vous me donniez une pleine pelletée, et si vous m'en donnez deux, alors je serais plus qu'heureux ! Tous vos autres clients ont déjà été livrés. Ah, si je pouvais entendre les morceaux de charbon claquer dans mon seau !
— J'arrive, dit le charbonnier, prêt à monter l'escalier de la cave sur ses petites jambes. Mais sa femme est déjà auprès de lui, le retenant par un bras pour lui dire :
— Tu restes ici. Si tu ne renonces pas à ce caprice, c'est moi qui monte à ta place. Rappelle-toi tes fortes quintes de toux cette nuit. Mais pour une affaire – même s'il s'agit d'une affaire imaginaire ! –, tu oublies ta femme et ton enfant, et tu sacrifies tes poumons. J'y vais.
— Alors dis-lui toutes les variétés de charbon que nous avons en stock, je t'indiquerai les prix d'en bas.
— D'accord, dit la femme.
Et elle monte jusque dans la rue. Naturellement, elle me voit aussitôt.
— Madame la charbonnière, je vous salue bien respectueusement. Juste une pelletée de charbon. Ici tout de suite dans le seau. Je le porte moi-même à la maison. Une pelletée du plus mauvais charbon. Je vous paye la totalité, mais pas tout de suite, pas tout de suite.
Quel son de cloche sont ces quatre mots « pas tout de suite », et comme, mêlés à l'angélus provenant au même moment d'une église voisine, ils provoquent la confusion !
— Que veut-il donc ? demande le charbonnier.
— Rien, lui répond la femme, ce n'est rien. Je ne vois rien, je n'entends rien. C'est six heures qui sonnent et nous fermons. Il fait terriblement froid. Demain il est bien possible que nous ayons finalement beaucoup de travail. Elle ne voit rien et n'entend rien. Mais pourtant elle dénoue le ruban de son tablier et essaye de me chasser avec. Cela réussit hélas. Mon seau a toutes les qualités d'une bonne monture, mais il n'a pas la force de résister. Il est trop léger, et un tablier de femme le fait s'élever dans les airs.
Alors qu'elle se tourne vers sa boutique, et que, à moitié méprisante, à moitié satisfaite, elle frappe en l'air d'un geste de la main, j'ai encore le temps de lancer :
— Comme tu es cruelle, comme tu es cruelle ! Je t'ai demandé une pelletée de ton plus mauvais charbon, et tu ne me l'as pas donné !
Et sur ces mots je m'élève dans les régions des montagnes glacées et me perds dans le pays d'où on ne vous revoit jamais.

Franz Kafka, Cahiers in-octavo, 1916-1918