Thomas Bernhard, Maîtres anciens
Sunday, May 20, 2012
J’ai aimé la nature
Thomas Bernhard, Maîtres anciens
Le train s’arrêta à Ostia Antica
Le train s’arrêta à Ostia Antica. Quai désert, matinée morne, quelques oisillons sautillaient sur un vieux banc aux lattes dévissées. Je pris une passerelle de fer rouillé qui enjambait une route déserte Il y avait comme un miroitement aquatique aperçu un instant derrière quelques saules.
Je marchais le long de pavillons délabrés, avec dans les jardins, des sièges d’auto à l’abandon, des pneus entassés contre un mur de torchis, le scintillement des feuilles, détritus pourrissants.
Vers l’entrée du site archéologique qui ressemblait à l’entrée d’un stade à l’abandon quelques autocars poussiéreux immatriculés en Pologne ou en Slovaquie.
Je pris un ticket. Les allées couvertes de larges dalles étaient bordées de touffes d’herbe qui frissonnaient sous un vent qui sentait la mer. Dans ce paysage aplati net, évacué après une fin du monde, la fine glaçure d’une mosaïque avec des gladiateurs décolorés ou des poissons dans un filet. A coté affleurent des murs de briquettes cuites par le vent, le sentiment d’avancer à la pointe de la dernière terre ferme.
C’était un de ces endroits désolés qui apportent avec l’air froid des bouffés d’exaltation subite : être le dernier homme, planète débarrassée des conflits, extinction définitive des chamailleries et piailleries humaines, le ciel blanc sans nuages laisse voir derrière des excavations herbeuses la mer réduite à un trait, calme derrière une clôture de haut grillage. On sent l’éloignement, le murmure du vent, le repos de dalles qui sont les tombes légères, belles d’une aubaine ou d’une promesse, des insectes cachés dans les verdures proposent de nouvelles règles de vie, un sentier avec ses odeurs sauvages.
Puis, désolation, poussière, dessèchement, quelque chose d’ensablé dans le temps, de figé, une sorte de grève d’échouage : vide, silence, creux, distillation froide sous la pinède. Un grillage encercle ce pays d’exil que borde une mer vitrifiée.
Le mince trait neigeux d’un avion partage le ciel en deux.
L’arène ou l’espèce d’amphithéâtre, semble retapé de la veille, c’est un bassin de pierres effritées, avec des ronces, des racines, flaques d’eau trouble urineuse, boites de bière aplatie.
Au loin la haute voix claire — comme si la distance n’existait plus — d’un guide entouré d’un groupe de lycéennes. Allées cernées de choses tristes, cimetière fade d’une ville portuaire morte. Ce qui s’éparpille et se perd dans cette terre plate, un endroit perdu, dépeuplé après un cataclysme et sa mer retirée qui miroite d’un gris de plomb, un endroit de montées orageuses, de bruines interminables, d’hiver évanoui, de marécage et d’eaux mortes, d’alluvions, d'écoute triste. Quelques pavillons isolés aux volets clos bordent ce paysage évacué qui vous réduit en ombre. Et curieusement, un bâtiment plat moderne jette des luisances d’acier et de grandes baies.
Imaginez une cour dallée avec quelques tables et chaises empilées entourée de deux bâtiments vitrés, anonymes, style cafeteria avec deux tourniquets débordant de cartes postales qui vibrent sous les rafales. Le ciel s’est lentement nacré. Je commandai une bière, j'achetai deux cartes postales. Sur l’une j’écrivis à Constance, restée à Nevers, que je l’aimais encore, et sur l’autre qui représentait Calliope dans une tunique aux plis fins qui mettaient ses genoux en valeur, je n’écrivis rien car je ne savais pas à qui l’envoyer. Quelques gouttes de pluie vinrent tacher mes cartes postales et la tôle de la table. Je me levai, pris ma veste, mon portable, mon briquet, et rentrai à Rome la populeuse, là où brillait le soleil.
Wednesday, March 21, 2012
Sur les rives de l'Ikuta fleurissent des pissenlits
Monday, March 5, 2012
L’hôtelière
— Je crois, dit-elle, que tu as eu hier le front de parler de ma toilette ?
K. n’en avait aucun souvenir.
— Tu ne te rappelles rien ? dit-elle. Après la lâcheté, l’effronterie ?
K. s’excusa sur sa fatigue de la veille ; il avait bien pu lui échapper une parole inconsidérée, mais il n’en avait pas mémoire. Qu’aurait-il d’ailleurs bien pu dire de la toilette de Madame l’Hôtelière ? Qu’il n’en avait encore jamais vu d’aussi belle. Ou du moins qu’il n’avait jamais vu d’hôtelière ainsi vêtue pour travailler.
— Cesse tes réflexions, dit l’hôtelière. Je te défends de dire un seul mot sur mes vêtements. C’est un sujet qui ne te regarde pas. Je te l’interdis une fois pour toutes.
K. s’inclina de nouveau et se dirigea vers la porte.
— Que veux-tu dire, lui cria l’hôtelière, quand tu racontes que tu n’as jamais vu une hôtelière ainsi vêtue pour travailler ? Que signifient ces remarques absurdes ? Car elles sont complètement absurdes ! Qu’entends-tu par ces réflexions ?
K. se retourna et pria l’hôtelière de bien vouloir ne pas s’irriter ; sa remarque n’avait aucun sens ; il n’entendait d’ailleurs rien aux vêtements. La moindre robe propre et sans reprise, dans sa modeste situation, lui faisait déjà l’effet d’une toilette magnifique ; il avait été étonné, la nuit passée, de voir Madame l’Hôtelière apparaître dans le couloir en si belle robe du soir au milieu de tous ces hommes encore à peine vêtus ; il n’y avait pas d’autre mystère.
— Eh bien ! tu vois, dit l’hôtelière, tu as l’air de finir par te souvenir de ton observation d’hier soir. En y ajoutant de nouvelles âneries. Que tu n’entends rien aux vêtements, ça c’est exact. Mais alors, je t’en prie sérieusement, cesse de juger de ce qui est une riche toilette ou une robe du soir déplacée et autres détails du même genre. D’une façon générale — elle eut un frisson — cesse à jamais de t’occuper de ma toilette. Tu as entendu ?
Puis, K. se taisant, prêt à faire demi-tour, elle lui demanda :
— Où as-tu pris ta science des costumes ?
K. haussa les épaules ; il n’avait pas de science.
— Non, en effet, tu n’en as pas, dit l’hôtelière. Ne t’avise donc pas de t’en attribuer une. Viens au bureau, je te ferai voir quelque chose qui rabattra, je l’espère, ton caquet pour longtemps.
Elle passa devant ; Pepi rejoignit K. d’un bond, et sous prétexte de lui faire régler sa note, convint lestement avec lui d’un rendez-vous pour la soirée ; ce fut facile, K. connaissant la cour dont le portail donnait sur une rue latérale ; à côté de ce portail il y avait une petite porte ; Pepi serait derrière dans une heure, K. n’aurait qu’à frapper trois coups pour se faire ouvrir.
Le bureau personnel des patrons se trouvait en face du débit, il n’y avait que le couloir à traverser ; l’hôtelière était déjà dans la pièce éclairée et regardait K. avec impatience. Mais ils furent encore dérangés. Gerstäcker était dans le couloir, attendant K. pour lui parler. Il ne fut pas facile à chasser. L’hôtelière dut intervenir et lui reprocher son importunité. La porte était déjà refermée qu’on entendait le malheureux crier encore. « Où donc ? Où donc ? », demandait-il, et ses paroles se mêlaient hideusement à ses soupirs et à sa toux.
La pièce où se trouvait le bureau était petite et surchauffée. Contre les murs les plus courts il y avait un pupitre (un pupitre à écrire debout), et un coffre-fort en métal ; contre les plus longs une ottomane et une armoire. C’était l’armoire qui prenait le plus de place ; car non seulement elle occupait toute la longueur de l’un des murs, mais elle avançait dans la pièce au point de la rendre très étroite ; il fallait trois portes à glissière pour pouvoir l’ouvrir complètement. L’hôtelière pria K. de s’asseoir sur l’ottomane et s’installa elle-même sur un fauteuil tournant qui était placé devant le pupitre.
— Tu n’as même pas appris le métier de tailleur ? dit-elle.
— Jamais, répondit K.
— Quelle est ta profession ?
— Arpenteur.
— Qu’est-ce là ?
K. le lui expliqua, l’explication la fit bâiller.
— Tu ne dis pas la vérité. Pourquoi ne la dis-tu pas ?
— Tu ne la dis pas non plus.
— Moi ! Voilà que tu recommences avec tes insolences ? Et quand bien même je ne dirais pas la vérité, ai-je à t’en rendre compte ? Et en quoi ne la dis-je pas ?
— Tu n’es pas une simple hôtelière, comme tu le prétends.
— Voyez-vous ça ! Le beau je-sais-tout. Et que suis-je d’autre à ton avis ? Ton toupet commence réellement à passer l’imagination.
— Ce que tu es d’autre je n’en sais rien. Tout ce que je vois c’est que tu es hôtelière et tu portes des toilettes qui ne sont pas faites pour ce métier et que personne ne porte au village.
— Nous en venons donc tout de même au fait ! Tu ne sais rien taire. Peut-être n’est-ce pas effronterie ; tu es peut-être seulement comme un enfant qui a appris quelque sottise et que rien ne peut empêcher de la dire. Eh bien, parle ! Qu’ont mes toilettes ? Que leur trouves-tu de particulier ?
— Tu m’en voudras si je le dis.
— Non, j’en rirai ; on rit des propos d’un enfant. Alors qu’ont-elles ?
— Tu veux le savoir ? Je trouve leur tissu excellent ; la matière première est parfaite, mais elles sont démodées, surchargées, retouchées, râpées, elles ne conviennent ni à ton âge, ni à ta silhouette, ni à ta situation. J’en ai été frappé dès notre première rencontre ; dans ce couloir même ; il y a huit jours.
— Ainsi, nous y voilà. Mes robes sont démodées surchargées, et puis quoi encore ? Et d’où le sais-tu ?
— Je le vois.
— Tu le vois ; tu le vois tout court ; il te suffit de tes yeux ; tu n’as besoin de demander nulle part, tu sais d’instinct ce qu’exige la mode. Sais-tu que tu vas m’être précieux ! Tu vas me devenir indispensable, car j’ai un faible, je l’avoue, pour l’élégance. Que vas-tu dire en voyant cette armoire pleine de robes ?
Et, ouvrant le meuble tout grand, elle en découvrit une armée, serrées, pressées l’une contre l’autre, qui occupaient toute la profondeur et toute la longueur de l’armoire. Des robes foncées pour la plupart, grises, brunes ou noires, pendues avec grand soin et sans aucun faux pli.
— Voilà mes robes, ces toilettes démodées, ces habits surchargés suivant ton expression. Et il n’y a là que celles qui ne peuvent pas tenir dans ma chambre ; j’en ai encore là haut deux armoires qui sont pleines, deux armoires dont chacune est presque comme celle-ci. Tu es étonné ?
— Non, lui répondit K., je m’attendais à quelque chose de ce genre. Je disais bien que tu n’es pas une simple hôtelière ; tu cherches autre chose que l’hôtellerie.
— Je ne cherche rien ; je ne cherche qu’à être bien mise, et tu es un fou ou un enfant, ou un homme méchant et dangereux. Va-t’en, et dépêche-toi de filer.
K. était déjà dans le couloir, où Gerstäcker l’avait rattrapé par la manche, quand l’hôtelière cria encore :
— Demain j’aurai une nouvelle robe, je t’enverrai peut-être chercher.
Franz Kafka, Le Château
Sunday, March 4, 2012
Aider à vivre et à mourir
Elle se tint là jusqu'à l'aube, dans le fauteuil de reps couleur tabac, près de la fenêtre qui tamisait en l'argentant la lumière des puissants réverbères de la place Mari Jaszai. Vers l'aube, elle s'endormit assise, dans l'espoir — peut-être — qu'en entendant sa respiration régulière, Niki se risquerait à ressortir. Elle fut réveillée par des voix et des pas dans l'entrée, puis la porte s'ouvrit sans qu'on y eût frappé au préalable. Son mari entrait dans la chambre, un petit bouquet de fleurs jaunes à la main.
Ils sont en ce moment debout, tous les deux, en silence, devant l'armoire. L'ingénieur, qui a passé par bien des choses au cours de ces cinq années et supporté avec une vaillance rare toutes sortes d'humiliations physiques et morales vient de perdre le contrôle de lui-même dans son émotion de se retrouver chez lui : en apprenant que la chienne était morte, il a éclaté en sanglots. Il est désormais certain que Niki a expiré et qu'elle gît, morte, sous l'armoire, car à la voix de son maître, elle l'aurait rejoint avec ses dernières forces. L'épaule contre l'armoire, Ancsa essuie ses larmes ; dans le coin de la pièce, son regard a retrouvé le coussin abandonné de la chienne et dessus, il aperçoit un quignon de pain sec. Sa femme l'étreint avec émotion.
Tout ce qu'elle sait, à présent, c'est qu'elle a retrouvé son mari. Elle lui demande pour la centième fois comment il a été relâché, comment il a été informé de son élargissement et s'il est bien portant, s'il ne veut pas manger, se coucher, dormir. L'ingénieur lui tient les mains en silence :
— T'a-t-on dit enfin pourquoi on t'avait arrêté ?
— Non, répond l'ingénieur, on ne m'en a rien dit.
— Et tu ne sais pas davantage pourquoi on t'a relâché ?
— Non, répond l'ingénieur, on ne me l'a pas dit.
Pour le moment, Mme Ancsa tourne encore le dos à l'armoire. Mais elle sait qu'une tâche difficile l'attend : il faudra enterrer Niki. À défaut de photographies, elle gardera, comme seul souvenir de sa brève existence, un caillou retrouvé ces jours-ci sous le tapis.
Tibor Déry, Niki, l’histoire d’un chien