Sunday, June 5, 2011

Dans la vallée du Song-Li

C'est dans la vallée du Song-Li, d'après une vieille carte annamite, que se trouvent les mines aujourd'hui abandonnées, pour lesquelles le gouvernement percevait jadis un impôt, payé en taëls d'or par des exploitants chinois. Mais la carte est si inexacte que, depuis six mois, je cherche en vain leur emplacement, à travers la forêt qui couvre la région maintenant déserte, autrefois riche et peuplée. Quatre postes militaires, — Cho-Ra, Cho-Chu, Cho-Moi et Hung-Son, — y sont disséminés, très loin l'un de l'autre, et sans communication possible pendant la saison des pluies. Aux portes de leur étroite enceinte se presse l'impénétrable forêt.
Les habitants de ces contrées sont de misérables "Thôs" peut-être autochtones — quelques centaines d'âmes à peine — qui vivent dans la perpétuelle anxiété d'être recrutés comme coolies par les pirates ou par nos convois. Parfois, quand nos officiers en reconnaissance s'avisent de battre le pays en dehors des sentiers tracés et s'engagent sur quelque piste presque indistincte, un peu moins large qu'une foulée d'éléphants, il leur arrive de découvrir à l'improviste un groupe de cases de paille, soigneusement dissimulées au centre d’un épais fourré, au sommet d'un mamelon entouré d'une brousse qui semblait inextricable, ou tout au fond d'une ravine, une fente à peine entre deux falaises. A quelques heures de là, on pourra trouver un étroit plateau débroussaillé, où les gens du hameau cultivent le riz et le maïs, dans les cendres d'un hectare de forêt incendiée.
L'eau potable sera plus loin encore. Les cases sont vides, à l'arrivée fortuite de nos officiers, car leurs habitants ont l'oreille fine et l'odorat subtil du chien et du sauvage. Ils ont éventé de loin l'étranger et pris la fuite, emportant la provision de riz, les volailles, les porcs, toutes leurs misérables richesses.
C'est fini ; ils ne reviendront plus ici ; ils chercheront ailleurs, toujours dans la forêt, un autre asile : là, pour quelque temps encore, ils resteront ignorés de tous, sauf du tigre vénéré — "monsieur le Tigre" — qui, malgré les prières, les sacrifices et la bonne odeur des papiers brûlés à son intention, vient dévorer leurs porcs et parfois, la nuit, pousse la porte de chaume, entre dans une case, et enlève à la force des dents un pauvre diable.
Et, malgré tout, ces gens ne descendent pas dans le Delta, riche et salubre ; ils ne quitteront pas leur monde sans air ni horizon, leur terre mortelle. Ils aiment passionnément la forêt qui a fait leur âme sombre, profonde et triste, à sa propre image.
Son indélébile influence subsiste même en ces miliciens, si soumis, si dévoués, dont une discipline quasi-militaire et le contact quotidien des Européens n'ont pas transformé les idées ni atténué les superstitions. Ils appartiennent à cette race des "Thôs à dents jaunes", que l'Annamite aux dents laquées de noir redoute comme les pires sorciers, et dont il a fixé le type en ses classiques légendes. Pauvres êtres, doux, crédules et bons ! Grâce à leur connaissance intime du pays, presque tous les soirs je trouve une case pour abriter ma tête, et les habitants, qui ne s'enfuient plus à notre approche, m'accueillent en camarade, — en « frère aîné », on dit ici. Mais comme ils redeviennent défiants et craintifs, ces miliciens et ces paysans, quand je les interroge sur l'emplacement des mines anciennes !
Ils les croient gardées par de dangereux fantômes ; ils se refusent à me renseigner, l'esprit hanté d'effroyables superstitions. Et le soir, autour du feu de bois et de la marmite, ils se redisent à voix basse bien des tristes légendes d'autrefois et parlent avec respect des âmes qui errent dans la forêt environnante.

Jules Boissière, Dans la forêt in Fumeurs d'Opium, 1896

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